[Dossier Emploi] L’insertion périlleuse dans la filière pro

Publié le 13/10/2020

Le moment charnière entre la fin des études et l’entrée en emploi est toujours délicat. Il l’est d’autant plus pour les élèves de lycée professionnel, nombreux à avoir décroché en fin d’année scolaire.

Les jeunes de la filière professionnelle sont censés pouvoir entrer dans la vie active dès leur CAP ou leur bac pro en poche. Mais que leur réserve cette rentrée hors norme ? La crise sanitaire a provoqué le décrochage de 20 % des élèves de lycée pro, contre 4 % toutes filières confondues, selon le ministère de l’Éducation nationale.

Du côté des enseignants qui les ont vus disparaître des écrans radar, l’inquiétude est réelle. Leurs efforts pour maintenir le contact et assurer les cours à distance n’ont pas toujours été suffisants. Beaucoup de jeunes ne disposaient que de leur téléphone pour se connecter et se sont découragés au fil du temps. Certains ont été contraints de trouver un petit boulot pour améliorer le budget familial.

« Ces jeunes ne sont pas issus des milieux les plus favorisés, précise Isabelle Rastoul, militante Sgen-CFDT et professeure en lycée professionnel à Orléans. De nombreux jeunes ont cédé à l’appel d’employeurs de la grande distribution, de plateformes logistiques ou des Ehpad pour remplacer les salariés empêchés de se rendre à leur travail. Cela a eu pour effet de couper le lien avec l’école. »

« Les élèves s’étaient dispersés, il a fallu les rattraper un par un pour organiser les fins de cursus jusqu’en septembre. »

Ces emplois, missions d’intérim ou CDD, sans garantie d’embauche plus pérenne, n’ont pas été assurés dans les meilleures conditions du monde. D’autres jeunes ont renoncé à leur projet pour venir grossir les rangs des salariés en première ligne dans les supermarchés, comme une partie des élèves d’Isabelle, qui préparaient un diplôme de coach sportif.

La difficulté a été d’une autre nature pour les élèves de Rémy Arnaud, militant Sgen-CFDT et enseignant au lycée professionnel Jean-Racine de Montdidier (Somme). Si le contrôle continu a permis de valider l’aspect théorique de l’enseignement, il n’en a pas été de même pour les certifications et les habilitations, qui requièrent une mise en situation.

« Les jeunes en CAP logistique doivent impérativement passer le Caces, le certificat qui les autorise à conduire les chariots élévateurs dans les entrepôts, explique-t-il. Mais tout a été retardé en raison du confinement ; nous avons dû organiser des séances de formation supplémentaires et les épreuves des examens en dernière minute. »

Idem pour le bac pro conducteur routier, qui est un véritable passeport pour l’emploi. « En principe, une fois qu’ils ont leur diplôme, ils trouvent du travail le lendemain », témoigne l’enseignant. Là encore, le confinement et les mesures de sécurité sanitaires appliquées par la suite ont tout décalé, des cours jusqu’à l’épreuve du permis de conduire. « Les élèves s’étaient dispersés, il a fallu les rattraper un par un pour organiser les fins de cursus jusqu’en septembre. »

Habituellement, nous recevons plutôt des jeunes en échec mais, avec la crise, nous nous attendons à un afflux énorme de jeunes sur le carreau, y compris parmi les diplômés [...]

La transition vers l’emploi sera plus compliquée cette année. En principe, dès le mois de mai, les salons professionnels et les journées portes ouvertes permettent de déposer son CV, d’avoir un contact direct avec les employeurs. Rien de tel cette année, ou alors sous forme de forums virtuels et d’entretiens en visio. « Ces jeunes ne sont pas forcément à l’aise avec les processus de recrutement, note Rémy Arnaud. Je connais des élèves parfaitement opérationnels mais qui ne savent pas se présenter. Nous contactons les entreprises de notre réseau pour qu’elles leur donnent leur chance. Ne serait-ce qu’une petite expérience de deux mois, c’est déjà mieux que rien. Mais, en temps de crise, c’est toujours plus difficile. »

Les missions locales s’attendent à devoir accompagner un bon nombre de ces jeunes désorientés. « Habituellement, nous recevons plutôt des jeunes en échec mais, avec la crise, nous nous attendons à un afflux énorme de jeunes qui vont se retrouver sur le carreau, y compris parmi les diplômés », anticipe Jean-Michel Mourouvin, secrétaire général du Synami-CFDT. En région, la situation se tendait dès cet été dans certains bassins d’emploi.

« La crise frappe fort, l’emploi se fait rare, que ce soit chez les sous-traitants de l’aéronautique, dans l’hôtellerie-restauration, le BTP ou le commerce, et même dans les collectivités territoriales », note Sadek Bouzidi, conseiller en mission locale à Toulouse. Dans les mois à venir, les dispositifs renforcés du plan jeunes (lire ICI) ne seront pas de trop : Garantie jeunes, contrats d’insertion, emplois aidés, service civique, aides financières à l’embauche… Reste à savoir si les moyens accordés aux structures d’accompagnement seront à la hauteur, et si les entreprises sauront faire preuve de solidarité avec la jeunesse.

mneltchaninoff@cfdt.fr