[Dossier Emploi] Témoignages

Publié le 21/10/2020

Louis 27 ans, jeune diplômé à l'avenir bien tracé; Yahya 25 ans, réfugié afghan, en voie d'obtenir un stage plaquiste; Clément & Helen 25 ans, au seuil de l’entrepreneuriat, et Maëlle 23 ans, qui s'apprêtait à signer CDI dans la com' digitale... Le parcours de ces jeunes semblait bien dessiné, mais la crise sanitaire a fait bouger les lignes...

“Il faut s’adapter sans se renier”

Pour Louis, 27 ans,  la crise sanitaire a stoppé brutalement une insertion professionnelle qui semblait aller de soi. Le sort de nombreux jeunes diplômés qui étaient portés jusqu’à présent par un marché du travail dynamique.
 Installé à Bruxelles depuis septembre 2019, Louis commençait à goûter à cette vie indépendante et pleine de promesses. Après trois ans d’alternance et un CDD, ce contrat volontariat international en entreprise (VIE, qui permet aux entreprises françaises d’envoyer un jeune de 18 à 28 ans en mission dans un État membre de l’UE) comme chargé de projet était parti pour être le dernier échelon de son insertion durable dans le monde du travail. Pourtant, en février, tout s’est arrêté : « Ils ne m’ont plus confié de projets. J’étais en télétravail, mais sans mission. »

Un e-mail sur sa boîte l’alerte qu’une réunion va avoir lieu, sans plus de précision. Ce sera finalement pour rompre son contrat de manière anticipée. Une rupture conventionnelle plus ou moins forcée. «Au début, j’ai vécu sur mes économies en essayant de trouver du travail, en France comme en Belgique. Mais, rapidement, il a fallu revoir les ambitions à la baisse.» Retour en France, chez ses parents.

Louis redoute cette compétition de jeunes diplômés pour avoir un job et rester employable, coûte que coûte.

Avec ses proches, il n’a rien laissé paraître. « On parlait de ce que l’on vivait de manière décontractée, en essayant de ne pas s’alarmer. Intérieurement, j’avais les jambes coupées. » L’impression d’aller à contre-courant. « Sans le contexte sanitaire, j’aurais sans doute pris cette fin de contrat avec plus de recul. Là, je dois repartir de zéro », résume-t-il.

Il y a quelques semaines, il signe finalement un contrat en alternance d’un an dans le secteur de l’énergie, cette fois. Le temps de rebondir. « Il faut s’adapter sans se renier. Maintenant que j’ai touché à différents secteurs, je sais où je veux aller, où je ne veux pas. Ce que je suis prêt à accepter ou pas. Mais pour les plus jeunes, la difficulté va être de pouvoir encore dire non. » Louis redoute cette compétition de jeunes diplômés pour avoir un job et rester employable, coûte que coûte.

« On entre à nouveau dans un marché du travail à flux tendu, avec des offres d’emploi de plus en plus diluées. La crise a renforcé cette nécessité pour nous de devoir avaler des couleuvres, et s’estimer heureux de toucher 1 600 euros après un bac +5. » Quand il parle de l’avenir, Louis ne le voit pas en France.

Après son expérience belge, il s’imaginait déjà pousser les portes du Danemark pour « aller se confronter à un autre monde du travail, moins rigide que le système français. Le cadre de vie au travail, comme la possibilité de télétravailler, est un élément d’attractivité hyper important pour moi, et je ne pense pas pouvoir le trouver en restant ici ». Aujourd’hui, ses rêves ne sont pas arrêtés. Juste en sommeil, le temps que l’orage passe.

 

Sauvé in extremis !

Yahya Rezai, 25 ans, réfugié afghan, a réussi à décrocher un stage quand le confinement est imposé…

Claire Haloin, militante CFDT et conseillère en mission locale à Chartres, ne se fait aucune illusion sur l’année  à venir : « Cela va être intense ! », s’exclame-t-elle. Elle a déjà pu constater l’impact de la crise sanitaire  sur les parcours des jeunes qu’elle accompagne.

Dont celui de Yahya Rezai, 25 ans, qui a frôlé la catastrophe. Ce jeune réfugié afghan, arrivé en France en 2018, obtient l’an dernier un titre professionnel de plaquiste à la suite d’une formation à l’Afpa. Il décroche ensuite un stage avec  une perspective d’embauche et trouve un logement en foyer de jeunes travailleurs.Tout se présente au mieux… jusqu’à la décision de confinement. Tous ses projets s’écroulent alors. La promesse d’embauche tombe à l’eau, et Yahya se retrouve isolé dans  son foyer, sans aucune ressource : « J’ai appelé plusieurs fois la mission locale, je n’avais plus d’argent pour acheter à manger. Et chercher un emploi dans ces conditions, c’était vraiment difficile », témoigne-t-il. Claire Haloin,  sa conseillère (en télétravail à ce moment-là), active ses réseaux.  Elle négocie un report de créance  auprès du bailleur, appelle les bénévoles des Restos du cœur et obtient une aide alimentaire. À la mi-juillet, la situation s’améliore. L’entreprise qui avait accueilli Yahya en stage pendant  sa formation le rappelle et lui propose un CDD de six mois. Immense soulagement : « Je gagne le Smic,  je me plais dans mon nouveau travail,  je m’entends bien avec mon patron  et mes collègues. » Le jeune homme  a pu rassurer sa famille restée  en Afghanistan. Si tout se passe bien, son emploi pourrait être transformé en CDI en janvier prochain.

Ne pas renoncer à ses rêves

DR pickupClement Helen Quand l’annonce du confinement est tombée, Clément  et Helen, tous deux 25 ans et fraîchement diplômés de Centrale Marseille (école d’ingénieurs), travaillaient d’arrache-pied  à leur projet de création d’entreprise : l’ouverture d’une enseigne  de restauration rapide proposant des empanadas (spécialité  qu’ils découvrent à l’occasion d’un semestre académique passé  au Chili pendant leurs études).

Si la crise sanitaire leur a imposé  un nouveau calendrier, elle n’a pas entamé leur détermination  à mener leur projet à bien. « On prévoyait une ouverture pour cette rentrée de septembre. Finalement, on vise plutôt mars 2021. On s’est adaptés », précisent-ils, en chœur.

Certaines étapes ont en effet  été rendues plus compliquées, comme la recherche du local. Les deux jeunes veulent ouvrir dans le nouveau quartier d’affaires  de Marseille car leur clientèle-cible est celle des « actifs, qui souhaitent un déjeuner de qualité ». Et les deux de préciser : « Avec lesquels on a envie de partager cette expérience de la cuisine sud-américaine, qu’on a adorée ». Sans perdre leur enthousiasme, Clément et Helen ont mis à profit le temps du confinement pour peaufiner leur offre. Le développement du télétravail (et donc moins de déjeuners  à l’extérieur pour les salariés) les a, par exemple, amenés à réfléchir à un service de livraison, « sans lequel, aujourd’hui, l’activité ne serait pas viable ». Covid ou pas, ils ne lâcheront rien !

 

Retour aux études


rea 289686 003À 23 ans, Maëlle pensait avoir «tout fait comme il fallait». Après son bac, quatre ans d’études sans prendre une seule année de retard et plusieurs mois de recherche, elle était parvenue à signer une promesse de CDI en février dans une boîte de communication digitale.

Puis la crise sanitaire est arrivée. « Pendant plus d’un mois, je n’ai eu aucune nouvelle de mes employeurs, et puis le couperet a fini par tomber en avril. Mon contrat n’était pas maintenu. » De là, tout l’univers qu’elle s’était construit s’écroule. « J’avais trouvé un appartement avec mon copain. C’était notre petit nid, enfin ! Mais avec un seul salaire, on ne pouvait plus le garder. »

À peine les cartons déballés, son retour chez ses parents est vécu comme un échec personnel. Ses désirs d’indépendance momentanément rangés, elle vient de s’inscrire pour un autre master d’un an. Pour « ne pas avoir ce trou dans le CV », que les recruteurs scrutent et n’apprécient pas, selon elle : « Je ne veux pas qu’on puisse se dire que je me suis offert une année sabbatique après mes études quand on regardera mon parcours. Pas après tout ce que j’ai donné. » Pour sa génération, qui a vécu plusieurs crises, celle provoquée par le coronavirus, c’est un peu comme « vivre sa jeunesse à l’envers ». « Et puis il y a ce message, rabâché depuis mon plus jeune âge, sur la difficulté de s’insérer dans le monde du travail et qui revient comme un boomerang, juste au moment où je pensais pouvoir dire : “Vous voyez, j’y suis arrivée ! »

 

Propos recueillis par aballe@cfdt.fr ; mneltchaninoff@cfdt.fr et epirat@cfdt.fr

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