[Dossier L’Union après la crise] Vers une Europe sociale ?

Publié le 21/07/2020

La crise sanitaire a montré les bienfaits du modèle européen de protection sociale. Chaque pays a instauré des dispositifs de chômage partiel ou de garde d’enfant pour venir en aide à sa population, tout en assurant dans l’urgence la prise en charge des malades. Tétanisée dans un premier temps, l’Union européenne accompagne aujourd’hui ce mouvement en organisant une forme de solidarité financière entre les États membres. Une véritable rupture.

La crise sanitaire, puis économique, va-t-elle être le point de départ d’une nouvelle Union européenne, plus sociale et plus solidaire ? On peut toujours l’espérer. Dans chaque État membre, la période n’a pas été vécue de la même façon en fonction de la gravité de l’épidémie et des forces et faiblesses des systèmes de santé, mais tous les pays sont aujourd’hui confrontés à une récession économique – dont on ne mesure pas encore l’étendue – malgré les dispositifs d’aide mis en place pour soutenir les populations dans cette crise.

« La rapidité et la gravité du choc ont été accompagnées d’un niveau de soutien sans précédent, à la fois en profondeur et en ampleur, explique Stefano Scarpetta, à la tête de la Direction de l’emploi, du travail et des affaires sociales de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Alors que les employés tombaient malades, étaient mis en quarantaine ou perdaient leur emploi, chaque pays a activé son système de congé maladie et d’assurance-chômage. Certains pays ont même amplifié leur soutien en modifiant les règles afin de rendre ces dispositifs plus accessibles ou plus longs. »

Des mesures limitant l’impact sur l’emploi

Ces mesures ont contribué à limiter l’impact de la crise sur l’emploi. Alors que le nombre de licenciements a explosé aux États-Unis, un quart des 160 millions de travailleurs européens a pu bénéficier d’un dispositif de chômage partiel. Selon l’Institut syndical européen (Etui), 11,3 millions de salariés ont été concernés par cette mesure en France ; 10,1 millions en Allemagne ; 8,3 millions en Italie ou encore 4 millions en Espagne.

Cet outil a été déployé dans vingt des vingt-sept pays de l’Union européenne. Si l’OCDE salue l’impact positif de ces décisions, elle pointe également les limites du système de protection. « Les travailleurs en contrats courts, les travailleurs indépendants, les travailleurs des plateformes, l’ensemble des salariés atypiques ainsi que leur famille sont passés à travers les mailles des régimes de protection sociale existants dans la crise actuelle. »

Des mesures d’urgence ont bien été activées, comme en Italie ou en Belgique, par le biais de primes, mais c’est loin d’être suffisant. « Il faut pérenniser ces aides ponctuelles sur le long terme et assurer un filet de sécurité minimum aux travailleurs en Europe, au-delà du contrat de travail », insiste Stefano Scarpetta.

Tétanisés dans un premier temps, les membres de l’Union européenne sont finalement parvenus à se mettre d’accord pour accompagner cette politique sociale qui n’est pourtant pas dans ses prérogatives. Le 1er avril, la Commission européenne a lancé le dispositif SURE (Support to itigate Unemployment Risks in an Emergency) doté d’un budget de 100 milliards d’euros. Concrètement, il s’agit de prêts accordés aux États pour les aider à financer le chômage partiel. « C’est la première fois qu’il y a une réponse européenne commune pour lutter contre le chômage », se félicite Enrico Letta, ancien Premier ministre italien (lire son interview ci-dessous).

L’aide du mécanisme européen de stabilité

Autre avancée, l’annonce, le 11 mai dernier, par les ministres des Finances de la zone euro, de la possibilité pour les États de recourir aux fonds du mécanisme européen de stabilité (MES) pour financer des dépenses liées à la santé. Enfin, le plan de relance de 750 milliards d’euros – dont 500 milliards sous forme de subventions – annoncé le 27 mai dernier par Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, s’inscrit dans cette dynamique.

Même si les sommes sont en deçà des attentes, l’esprit de cette relance prévaut : il s’agit d’une aide destinée aux régions et aux secteurs économiquement les plus touchés par la pandémie de Covid-19, aide qui deviendra une dette remboursée par tous, même par ceux qui n’en auront que peu bénéficié.

« Cela peut changer profondément le visage de l’UE. C’est la naissance du pilier social européen, qui n’avait jamais pu voir le jour à cause du veto britannique », souffle l’ancien homme d’État italien. « Nous devons montrer que l’Europe protège et ne laisse personne sur le bord du chemin. Notre modèle social a marché. Notre modèle social fonctionne. On doit le faire évoluer, c’est une certitude, mais on doit le défendre », conclut Enrico Letta.

glefevre@cfdt.fr

© Photo Contini


“L’Union européenne a l’opportunité de devenir adulte”

Enrico Letta DREnrico Letta

Doyen de la Paris School of International Affairs à Sciences Po Paris, président de l’Institut Jacques Delors, ancien Premier ministre italien.

L’Union européenne a été beaucoup décriée pendant la crise. Nous avons vu les pays agir sans réelle concertation, fermer leurs frontières unilatéralement. Un mauvais signal envoyé aux citoyens ?

Les citoyens attendent beaucoup de l’Union européenne. Et c’est normal. Mais il faut rappeler que la santé n’est pas une compétence communautaire, c’est une compétence nationale ! C’est la même chose lorsque l’on parle d’éducation, d’impôt ou de social. Il est important d’insister sur ce point. La crise nous montre qu’il faut plus d’Europe. J’étais très inquiet au début mais les mesures annoncées ces dernières semaines me permettent d’être beaucoup plus optimiste.

Vous parlez du plan de relance européen ? C’est une chance pour les générations futures ?

Évidemment ! C’est un grand pas vers une Europe sociale. Ce plan va renforcer les solidarités. Il permet aux pays qui en ont le plus besoin d’être aidés davantage. À cela s’ajoutent le plan SURE [mis en place pour financer les dispositifs de chômage partiel] et le mécanisme européen de stabilité réadapté, qui va permettre aux États d’emprunter pour financer des dépenses de santé. Ce sont de grandes premières : jamais l’Europe n’avait pris en charge des dépenses sociales ! Il y a dix ans, lors de la crise financière, la réponse était seulement financière. Du chemin a été parcouru depuis. Cela peut transformer en profondeur le visage de l’UE. Elle a aujourd’hui l’opportunité de devenir adulte et d’affirmer sa position dans le monde.

L’UE a-t-elle les moyens de ses ambitions ?

Oui. Elle doit tenir un discours de puissance et de valeurs. Elle doit s’appuyer sur le « Green New Deal » et sur l’humanisme technologique. Concernant ce dernier, l’Europe doit centrer son développement sur la personne, pas sur l’État ou le marché, comme le font la Chine et les États-Unis. À terme, le grand défi pour l’UE est de marier le Green New Deal avec le plan de relance. La lutte contre le changement climatique ne doit pas être la victime collatérale de la lutte contre la récession. Nous avons l’occasion de changer notre modèle de production et notre modèle de consommation. Nos vies sont en train de changer, et nous ne devons pas rater ce nouveau départ.

Ces projets, si ambitieux soient-ils, ne peuvent pas aboutir sans l’adhésion des citoyens ?

C’est le sujet central. L’Union européenne n’a plus de marge d’erreur. Les jokers ont été consommés. En 2008-2012 avec la crise financière et en 2014-2015 avec la gestion de l’accueil des migrants. Les Européens sont méfiants. Nous devons leur montrer que le modèle social européen n’est pas que de la rhétorique, mais que c’est bel et bien réel ! Accès à la santé pour tous, protection des travailleurs…

Nous devons montrer que l’Europe protège et ne laisse personne sur le côté. Il faut faire œuvre de pédagogie. Notre modèle social fonctionne. On doit le faire évoluer, mais on doit le défendre. C’est aussi ce qui éliminera les populismes. Si l’UE devient sociale, il leur sera difficile de vendre leur démagogie, d’une Europe à la solde des marchés. Il faut que les citoyens voient que l’Europe influe sur leur quotidien.

Je suggère que l’argent qui vient de Bruxelles soit directement versé aux entreprises, aux chômeurs et aux travailleurs et clairement identifié comme tel. Les États seraient un éventuel relais. Les hommes politiques, au niveau local, doivent cesser de s’approprier les bienfaits de l’UE sans la nommer, voire en la dénigrant.
Il faut en finir avec l’Europe bashing. Nous sommes à un tournant historique.

Propos recueillis par glefevre@cfdt.fr

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