Carlos Navarro, un grand syndicaliste et un grand ami de la CFDT nous a quittés

Publié le 21/11/2020

Pour ses compagnons, il était « El Chino ». Pour le syndicalisme indépendant vénézuelien, il restera le grand reconstructeur. Carlos Navarro est décédé le 19 novembre à Toronto où il vivait en exil depuis deux ans. 

Carlos Navarro, président de l’Alliance syndicale indépendante (ASI Venezuela), est décédé le 19 novembre au soir à Toronto (Canada) à l’âge de 65 ans. Emporté par la Covid-19, il est mort en exil, loin de son cher pays. Loin de beaucoup de ses amis, de ces milliers de militants d’ASI qu’il aimait et qui l’admiraient tant. « El Chino », comme l’appelait chaleureusement ses compagnons, était un leader charismatique, un professeur patient, un militant passionné, un ami sensible.

Carlos était un leader syndical très respecté en Amérique latine. Un long parcours militant entamé en 1972 l’a conduit à devenir, dans les années 1990, secrétaire général de ce qui était alors une puissante organisation syndicale, la Confédération des travailleurs vénézuéliens (CTV). Il a aussi dirigé la Confédération latino-américaine des travailleurs (CLAT), qui regroupait les organisations du sous-continent affiliées à la Confédération mondiale du travail (CMT), avant la fusion du syndicalisme démocratique mondial, qui a abouti à la création de la Confédération syndicale internationale (CSI) en 2006, et de sa régionale, la Confédération syndicale des Amériques (CSA).

Au fil du temps, la CTV s’est beaucoup affaiblie, victime des rivalités entre les partis politiques qui voulaient la contrôler et des attaques frontales d’Hugo Chavez. Carlos, conscient des graves carences de cette centrale, avait lancé, dès le début du nouveau millénaire, un mouvement de refondation du syndicalisme vénézuélien, pour le rendre plus proche des travailleurs, et indépendant des partis politiques. D’abord créée sous forme d’association, l’ASI Venezuela regroupait des syndicats encore affiliés à la CTV. Ce fut un long labeur pour élargir le cercle, former des militants et des dirigeants, développer l’adhésion. En 2015, l’ASI comptait plus de 200 syndicats et représentait 430 000 adhérents. Il était temps de franchir le pas. Au mois de décembre, un congrès constitutif transformait l’ASI en centrale syndicale à part entière, ses syndicats coupaient les ponts avec une CTV sur le déclin.

Une organisation indépendante, de proximité et de dialogue

La CFDT était présente à ce congrès, et découvraitune équipe dynamique et ambitieuse qui, sous la houlette de Carlos Navarro, affichait des valeurs proches de celles de la CFDT : démocratie, indépendance, proximité, dialogue, équité, volonté de représenter tous les travailleurs, etc. On ne pouvait mieux s’inscrire dans ce que la CSA appelait alors « l’auto-réforme syndicale » visant à renouveler un syndicalisme latino-américain trop éloigné des préoccupations des travailleurs. Aussitôt, une coopération s’organisait, en s’appuyant sur l’Institut Belleville, pour soutenir une organisation aussi prometteuse, et des liens d’amitié se nouaient avec Carlos et son équipe.

Ces dernières années, le Venezuela a connu une véritable descente aux enfers dont on ne voit toujours pas la fin. En 2015 on parlait déjà de crise humanitaire, avec des pénuries de vivres, de médicaments, de produits d’hygiène, une hyperinflation qui détruisait le pouvoir d’achat. Tout cela n’a fait qu’empirer et le drame vénézuélien a pris des proportions difficiles à imaginer. Des millions de Vénézuéliens ont quitté un pays qui ne leur offrait que souffrance et misère, un exode seulement comparable à ceux des pays en guerre.

Aujourd’hui aux pénuries et au délabrement de toutes les structures du pays, s’ajoute une répression brutale. Une véritable terreur basée sur l’intimidation, les arrestations arbitraires, la torture, les assassinats. L’ONU en est arrivée à parler de crimes contre l’humanité.

Victime de menaces et de harcèlements

Le peuple vénézuélien souffre un long calvaire et les militants d’ASI font preuve d’un courage admirable pour aider les travailleurs à faire face à une situation chaque jour plus désespérante. Ils sont souvent eux-mêmes victimes de la répression. Certains ont été emprisonnés et d’autres ont préféré s’exiler. Carlos Navarro lui-même, un des plus exposés, victime de menaces et de harcèlement constants, a du s’exiler en octobre 2018 pour rejoindre une partie de sa famille au Canada, son intégrité physique étant gravement menacée.

Depuis son exil, il a continué le combat pour faire entendre la voix des travailleurs vénézuéliens dans le monde. Il s’est hélas heurté au mur de l’aveuglement idéologique. La radicalisation des conflits en Amérique latine fige les positions : on est sommés de choisir entre Bolsonaro et Maduro. La CSA se laisse emprisonner par la géopolitique et oublie que le syndicalisme doit d’abord défendre le sort des travailleurs. Au Venezuela comme ailleurs. Tandis que la CSI regarde ailleurs.

Carlos et les militants d’ASI se sont battus pour que la Commission d’enquête sur le Venezuela, mise en place par l’OIT, contraigne le pouvoir vénézuélien à respecter les Conventions sur la liberté syndicale et le dialogue social. Il a fallu quatre ans pour qu’ASI soit officiellement reconnue comme organisation syndicale. La plupart des autres recommandations de l’OIT, qui devaient être mises en œuvre avant le 1er septembre 2020, sont restées lettre morte.

Une standing ovation au Congrès de Rennes

Carlos s’est aussi heurté au mur des tracasseries administratives. Certes, il a trouvé au Canada une terre d’accueil où sa santé fragile a pu bénéficier de soins de qualité. Avant que le SRAS-COV-2 n’arrive à rompre les dernières défenses. Mais deux ans après son arrivée, il n’avait toujours pas réussi à obtenir son statut de réfugié. Cependant, jusqu’au bout, il a mené le combat qui l’a animé tout le long de son parcours militant : construire la force syndicale dont les travailleurs vénézuéliens ont besoin pour leur émancipation. En 2018, il était présent à Rennes pour le 49e Congrès de la CFDT qui lui avait réservé une standing ovation émouvante et méritée. Son discours lucide sur les maux de son pays avait touché les militants de la CFDT.

ASI est aujourd’hui orpheline et ses militants désemparés. Le destin leur assène un nouveau coup, et il est terrible. Mais nous savons qu’après les larmes, ils reprendront le combat. Car c’est le meilleur hommage qu’ils pourront rendre à celui qui a tant fait pour la justice et la démocratie au Venezuela. Et ils savent qu’ils peuvent compter sur la CFDT pour les soutenir.

Carlos restera pour toujours dans nos cœurs et nos pensées.

dblain@cfdt.fr (avec Mariano Fandos)