« Les épreuves de la vie dessinent un paysage social et sociétal… »

Publié le 25/10/2021

Historien de la démocratie, Pierre Rosanvallon propose, dans son dernier ouvrage*, une nouvelle grille de lecture de la société en s’appuyant sur une analyse des épreuves auxquelles les Français se trouvent confrontés. Une approche originale qui permet d’appréhender la désaffection d’une partie grandissante de la société pour la politique et d’envisager des pistes pour dépasser cette défiance et répondre aux nouvelles attentes qui s’expriment.

Mag477 Cet entretien a été publié dans le n°477 de CFDT Magazine

Comment est né cet ouvrage ?

Il est né d’un constat, d’une perplexité. Les grands mouvements de protestation que l’on a vus apparaître depuis un certain nombre d’années, dans le monde, n’étaient plus des mouvements organisés sur la base des antagonistes traditionnels.

C’est-à-dire les antagonismes entre le capital et le travail, entre la production et la consommation, entre le patronat et le salariat, entre la vision libérale ou sociale de l’État. Des antagonistes bien connus des organisations syndicales, qui avaient comme fonction de les gérer, les réguler.

Bien sûr, ces antagonismes existent toujours, mais ils n’arrivent pas à expliquer de manière satisfaisante des conflits comme #MeToo, Black Lives Matter ou encore le mouvement des gilets jaunes, en France. J’ai donc souhaité proposer une nouvelle grille d’analyse pour mieux appréhender la vie des Français, mieux comprendre leurs attentes, leurs colères ou leurs peurs en partant des épreuves qu’ils vivent au quotidien.

 

De quelles épreuves parle-t-on ?

Il ne s’agit pas de phénomènes nouveaux mais d’épreuves qui étaient auparavant considérées comme secondaires pour comprendre la société dans son ensemble. Prenons comme exemple le harcèlement, que ce soit le harcèlement au travail, le harcèlement sexuel ou les violences faites aux femmes. Toutes ces épreuves correspondent à une même chose : c’est l’intégrité, la dignité des personnes qui est atteinte. C’est leur moi profond qui est détruit. Cela a toujours existé, mais c’était secondarisé. On parlait de problèmes personnels, psychologiques. Or le harcèlement a aussi une dimension sociale, collective, structurelle qui est, aujourd’hui, dénoncée. Aborder ces épreuves, comprendre ceux qui les vivent permet de mieux comprendre la société et ses attentes. Ce n’est plus accessoire mais central.

 

Vous définissez trois grands types d’épreuves.

Je distingue les épreuves de l’intégrité, c’est-à-dire les épreuves qui déshumanisent les femmes et les hommes, qui atteignent leur moi profond et peuvent menacer psychiquement et physiquement leur vie même. #MeToo a été le mode d’expression le plus visible de ces épreuves qui soulèvent la question des rapports sociaux entre les hommes et les femmes.

Le deuxième type d’épreuves est celles qui conduisent à remettre en cause ou à nier le principe radical d’égalité. Le mot égalité s’entend non pas seulement comme une égalité économique mais comme une égalité citoyenne. Il s’agit là d’épreuves liées au mépris, à une vision technocratique ou aristocratique du pouvoir. Des expériences qui font se sentir inférieur ou discriminé.

Enfin, les épreuves de l’incertitude.

Le propre de l’idéal démocratique est de pouvoir construire un futur. Or quand il y a trop d’incertitudes, on est dans le brouillard. On ne peut plus se projeter. L’État providence était là pour résoudre les incertitudes avec les assurances sociales. L’État souverain était là pour résoudre les incertitudes à travers les politiques publiques. Or ces mécanismes de réduction de l’incertitude fonctionnent toujours, mais ils ne suffisent plus car apparaissent d’autres formes d’incertitudes. Je pense, par exemple, à celles relatives au climat ou au chômage de longue durée, que l’on ne parvient plus à assurer.

Ces épreuves dessinent un nouveau paysage social et sociétal qui définit un nouveau champ des attentes, un nouveau champ de la critique sociale posant des questions aux organisations politiques et sociales.

Mais comment passer de revendications collectives à une approche plus personnelle, plus individuelle ?

 Pour répondre aux attentes de la société, il est primordial de mieux les connaître.

Or il y a un problème de connaissance sur de nombreux sujets. Par exemple, la documentation que nous avons sur les discriminations de différentes natures est cent fois plus faible que les éléments d’information dont nous disposons sur les inégalités économiques et patrimoniales.

Plus les organisations syndicales auront une image précise de la société, plus elles seront capables de répondre aux attentes des travailleurs. La CFDT est certainement l’organisation la mieux placée pour s’y atteler. C’est celle qui a, depuis 1968, le plus élargi son champ de vision à l’ensemble des problèmes de société.

 

Propos recueillis par Jérôme Citron jcitron@cfdt.fr

* Les Épreuves de la vie – Comprendre autrement les Français, Seuil, coll. « Le compte à rebours », 224 pages.