“Nous voyons naître le sentiment d’une vulnérabilité commune”

Publié le 08/10/2021

Philosophe des sciences et professeure à l’Université de Liège, spécialisée en éthologie (étude du comportement des espèces animales), Vinciane Despret développe une pensée originale sur le monde animal. Autobiographie d’un poulpe, Habiter en oiseau Quand le loup habitera avec l’agneau… Ses récits, empreints d’humour et de poésie, nous émeuvent, bousculent nos certitudes et interrogent notre relation au vivant.

CFDT-476-01 Cet entretien a été publié dans le n°476 de CFDT Magazine

Vous racontez dans vos livres les étonnantes compétences des animaux, démontrées par les dernières études scientifiques. Vous parlez même de culture animale, de quoi s’agit-il ?

C’est un comportement inventé et transmis, qui se dissémine dans un groupe et ne se retrouve pas dans un autre groupe de la même espèce, qui parfois vit à quelques kilomètres de là et dans un contexte écologique identique. La pharmacopée des chimpanzés est un bon exemple. Les chimpanzés se soignent et connaissent une multitude de substances présentes dans leur environnement, dans les écorces d’arbre, les racines ou les feuilles.

On a découvert que certains chimpanzés utilisent des moyens vermifuges mécaniques. Ils cueillent certaines feuilles qui ont des petits picots.  Ils les avalent et, quand on les retrouve dans leurs selles, on voit qu’elles ont accroché les parasites. Certains autres groupes connaissent les antibiotiques. D’un groupe à l’autre, ces substances ne sont pas les mêmes, il y a donc bien transmission culturelle au sein d’un groupe.

On parle bien de culture, pas d’instinct ?

 Oui, absolument ! Je vous donne un autre exemple avec les salutations. On a remarqué que les chimpanzés avaient des rituels de salutation communs au sein d’une troupe mais différents d’un groupe à l’autre. Même les auteurs qui hésitaient très fortement à parler de culture ont reconnu qu’il y avait là une manifestation culturelle, l’innovation d’un comportement et sa transmission. Il y a des modes pour les chants des baleines, différents selon les groupes. On a identifié des dialectes chez les corbeaux, ils ne parlent pas la même langue d’un groupe à l’autre, n’utilisent pas les mêmes vocalisations.

Les corneilles ont intégré dans leur répertoire vocal l’imitation du cri de leur prédateur pour alerter les autres. C’est une forme de sémantique. Les exemples sont très nombreux, et nous allons de découverte en découverte.

Ces découvertes sont-elles récentes ?

 Certains auteurs avaient déjà suggéré, dès les années 90, qu’il y avait de la culture chez les mésanges, par exemple, les chimpanzés, les bonobos. En dix ans, il y a vraiment eu un point de basculement. Avant, quand vous parliez de culture animale, tout le monde vous tombait dessus. À partir des années 2000, tout le monde était d’accord.

On accepte depuis peu que les scientifiques travaillent sur les comportements inattendus des animaux, sur les anecdotes, et qu’ils échangent entre eux à ce sujet. Cela a ouvert un champ de recherche assez extraordinaire. Tout le xxe siècle a été marqué par ce que l’on appelle l’exceptionnalisme humain.

C’est l’idée que seuls les humains ont une notion de la mort, rient, ont conscience d’eux-mêmes, etc. Or, aujourd’hui, tout un courant de recherche montre que les humains ne sont pas les seuls à avoir cette perception, que les animaux aussi ont conscience d’eux-mêmes. On a commencé à le démontrer avec les chimpanzés dès les années 60 ou 70, mais depuis le début du xxie siècle, quantité d’autres animaux sont interrogés dans cette perspective.

Quelle conscience de soi peut avoir un animal ?

 Quand un animal sait mentir, on peut penser qu’il a ce que l’on appelle une théorie de l’esprit : vous savez que ce que vous avezdans la tête est différent de ce que l’autre a dans la sienne. Si vous mentez, c’est que vous jouez sciemment sur l’ignorance de votre interlocuteur. C’est une compétence très élaborée.

De nombreux scientifiques, qui travaillaient avec d’autres animaux que les chimpanzés, se sont dit : « Si le chimpanzé peut mentir, peut-être que mon corbeau, qui est si intelligent, en est aussi capable. » Ils ont essayé de voir si l’on pouvait trouver chez les autres animaux les compétences enfin reconnues chez les chimpanzés.

Une forme d’émulation est née dans la communauté scientifique. En étant plus ouverts, inventifs et imaginatifs quant à la façon d’interroger leurs animaux, les chercheurs ont réussi à les rendre plus passionnants et à mieux toucher le public.

Notre perception des animaux est-elle en train de changer ?

 Oui, les gens sont plus sensibles qu’auparavant. Ils ont plus de curiosité. Cela les incite à être plus attentifs. De nombreuses personnes m’ont écrit pendant le premier confinement pour me dire qu’elles avaient entendu le chant des oiseaux. On voit apparaître le sentiment d’une vulnérabilité commune. Les questions environnementales commencent à sérieusement toucher les gens. On se rend bien compte que ce qui nous entoure est terriblement fragile.


Cela aussi a pu éveiller une forme d’intérêt pour la vie animale. Les gens n’ont plus envie d’élevage en batterie ou que des décisions unilatérales soient prises par rapport à des espèces considérées comme nuisibles. On est un peu plus précautionneux.

Avons-nous une vision plus éthique ?

Ce n’est pas seulement une question d’éthique. Je pense que de nouvelles formes politiques s’installent, où les autres vivants sont considérés aussi comme des partenaires de vie, même s’ils sont très éloignés de nous. C’est une question de justice.

mneltchaninoff@cfdt.fr

©Photo Sylvère Petit